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Chères lectrices, chers lecteurs,

L’« aqua-criminalité », entendue comme l’ensemble des comportements illicites qui compromettent la qualité ou la disponibilité des ressources en eau et qui doivent être sanctionnés pénalement, suscite une attention croissante de la part du public et de la science. Dans un contexte marqué par le changement climatique et l’augmentation de la demande mondiale en eau, cette ressource tend à devenir un enjeu central des conflits sociaux. En conséquence, les appels en faveur d’un renforcement de sa protection pénale se multiplient. La pratique judiciaire en matière d’infractions liées à l’eau reste toutefois nettement en deçà des attentes sociales. Cette situation engendre non seulement d’importantes conséquences écologiques et sociales, mais érode également la confiance dans la capacité de l’État de droit à assurer une protection efficace des conditions fondamentales de la vie.

 

Des événements historiques, tels que la pollution du Rhin par les eaux d’extinction de l’incendie de l’usine chimique de « Schweizerhalle » à Bâle en 1986, ont certes suscité des réactions législatives, mais la répression de l’aqua-criminalité demeure toutefois souvent en deçà des attentes. Lorsqu’elles sont ouvertes, les procédures pénales aboutissent fréquemment à un classement et, lorsqu’elles débouchent sur des poursuites ou des condamnations, elles tendent à se concentrer sur des exécutants subalternes. Le constat apparaît similaire à l’échelle internationale : bien que l’inquiétude croissante suscitée par l’aqua-criminalité ait favorisé un renforcement de la criminalisation de ces comportements, comme en témoignent les efforts entrepris au sein de l’UE visant à renforcer la répression pénale de la pollution des eaux, une répression effective fait encore défaut dans de nombreux cas.

 

La présente édition spéciale réunit une sélection de contributions issues d’un colloque tenu le 29 mai 2026 à l’Université de Neuchâtel. Il constitue ainsi la première publication du projet de recherche « aqua-criminalité » financé par le Fonds national suisse (FNS) et porté par la Faculté de droit de l’Université de Neuchâtel, consacré à l’étude de la criminalité liée à l’eau dans une perspective interdisciplinaire, à la fois juridique, empirique et criminologique.

Nadja Capus analyse dans sa contribution la répression pénale des infractions relatives à l’eau en droit suisse. La contribution plaide, du point de vue de la politique criminelle, en faveur de la construction conceptuelle et notionnelle d’une « aqua-criminalité ».


Nora Markwalder s’attache dans sa contribution aux subtilités juridiques de la responsabilité pénale des entreprises en matière d’aqua-criminalité. Elle examine les conditions de cette responsabilité pénale et met en lumière le rapport entre le droit pénal administratif et le droit pénal général, en particulier au sens des art. 102 CP et 7 DPA.


Léo Charveys et Naomie Dieudonné se penchent sur la question de la qualité de partie et de la protection juridictionnelle dans les procédures pénales en cas de pollution des eaux. Dès lors que les eaux constituent en règle générale des biens collectifs, les auteurs montrent qu’il n’existe, à proprement parler, pas de personne lésée au sens de la procédure pénale en présence d’infractions de pollution.

Kathrin Betz porte son regard sur un domaine jusqu’ici peu considéré de l’aqua-criminalité : le rôle de la Suisse en tant que siège d’armateurs d’importance dans le transport maritime mondial. La contribution ouvre ainsi une dimension transnationale de l’aqua-criminalité, dépassant le cadre classique de la protection des eaux intérieures.

Janina Rumpff et Sarah Bürvenich apportent le point de vue de la cellule centrale spécialisée dans la répression de la criminalité environnementale en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (ZeUK NRW). Leur contribution fournit des impulsions particulièrement précieuses pour les réflexions relatives aux réformes institutionnelles de la poursuite pénale environnementale en Suisse.

Stephan Sina analyse la nouvelle directive de l’UE en matière de droit pénal de l’environnement de 2024 et s’interroge sur sa capacité à constituer un levier en faveur d’une répression plus conséquente de l’aqua-criminalité. Sa contribution présente également une importance particulière pour la Suisse, dès lors que la Convention du Conseil de l’Europe sur la protection de l’environnement par le droit pénal, adoptée en 2025, s’en inspire largement.

Anne-Christine Favre examine les divergences entre le droit administratif et le droit pénal dans le domaine de la pollution des eaux et développe des approches en vue d’une harmonisation des deux systèmes.

Marianne Feller Herzig illustre, au moyen des expériences tirées de la pratique dans le canton de Saint-Gall, quels apports les services d’intervention et les autorités de poursuite pénale fournissent à la gestion et au traitement ultérieur des infractions en matière d’eaux. Quatre cas pratiques – pollutions causées par des boues de forage, du mazout, des boues d’exploitation et de l’huile hydraulique – mettent en évidence les défis pratiques liés à l’élucidation et à la répression de telles infractions.


Gaëtan Blaser-Suarez et Léo Charveys présentent les expériences et perspectives d’une autorité administrative cantonale à l’interface des procédures administratives et pénales dans la lutte contre l’aqua-criminalité. À partir de l’exemple du canton de Genève, ils exposent les modalités d’organisation de la « police de l’eau ».


Enfin, Nadine Affolter, Jan Boltshauser et Anna Knobel mettent en lumière le rôle de plus en plus actif de la Confédération dans la lutte contre l’aqua-criminalité. Au centre de leur contribution figurent le nouveau droit de recours de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) institué à l’art. 381a CPP et la Stratégie 2030 de lutte contre la criminalité environnementale. Les auteurs présentent le Groupe de coordination contre la criminalité environnementale (GCE) et exposent les premières expériences liées à ce nouveau droit de recours.


Dans leur ensemble, les contributions de ce numéro spécial montrent que la répression de l’aqua-criminalité se heurte à de multiples défis : fragmentation institutionnelle, manque de spécialisation des autorités de poursuite pénale, coopération insuffisante entre les autorités administratives et pénales, ainsi qu’un niveau des sanctions souvent insuffisamment dissuasif. Parallèlement, elles démontrent qu’à différents échelons – cantonal, national et international – des approches prometteuses émergent afin de remédier à ces lacunes.

Je vous souhaite une lecture stimulante et plaisante !
Dr. Franziska Hohl Zürcher

Franziska Hohl Zürcher, dirige, en qualité de sociologue, l’enquête empirique et mène des recherches sur les aspects de sociologie du droit au sein du projet de recherche « Aqua-criminalité – un fléau impuni - Un projet de recherche explorant les abysses de la justice pénale  »  (projet n°10003656).

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Articles scientifiques
Nadja Capus
Nadja Capus
Résumé

Ni une catégorie « aqua-criminalité » ni celle d'un « droit pénal de l’eau » ne sont reconnus en Suisse comme des catégories autonomes, alors même que de nombreuses dispositions du Code pénal et du droit pénal accessoire protègent l’eau sous des angles multiples : en tant que source de dangers collectifs, bien d’infrastructure, ressource de consommation et fondement écologique de la vie. La contribution esquisse cette mosaïque normative, en met en évidence la fragmentation et plaide pour l’institution d’une catégorie délictuelle autonome – conçue comme une criminalité de l’eau, une aqua-criminalité, et non comme une criminalité des eaux considérées comme réalités spatialisées ou milieux naturels identifiables.

Nora Markwalder
Nora Markwalder
Résumé

La présente contribution examine la question de la responsabilité pénale des entreprises en cas de violation de la loi fédérale sur la protection des eaux. Sont analysées les conditions de la responsabilité pénale des entreprises au sens de l’art. 102 CP, mais également les fondements de la responsabilité de droit pénal administratif au sens de l’art. 7 DPA, ainsi que leur applicabilité respective aux infractions à la LEaux. L’étude met en outre en lumière les difficultés procédurales qu’entraîne la répression pénale des entreprises dans ce contexte, prend en considération les données statistiques disponibles sur la criminalité des entreprises dans le domaine de la protection des eaux et formule des propositions de lege ferenda. (xf)

Léo Charveys
Naomie Dieudonné
Naomie Dieudonné
Résumé

La qualité de partie en matière pénale, en présence d’atteintes aux eaux, demeure un sujet peu exploré. Une intervention n’est possible que lorsqu’une source d’eau potable est contaminée et que des intérêts privés sont en jeu (art. 234 CP). Hormis cette hypothèse, les pollutions des eaux n’affectent ni un droit absolu ni un intérêt économique protégé par la loi. Il s’agit d’atteintes à des biens collectifs pour lesquels personne ne peut faire valoir un intérêt lésé, même à titre indirect. Dans ce contexte d’aqua-criminalité, nous présenterons les disparités d’accès au contrôle judiciaire pénal et les mécanismes susceptibles d’y remédier.

Kathrin Betz
Kathrin Betz
Résumé

Cet article examine le rôle de la Suisse dans le transport maritime mondial et son attractivité en tant que siège d'armateurs. À partir du principe du pavillon et des registres ouverts, il expose la logique de réglementation et de responsabilité du droit maritime international. En prenant pour exemple le démantèlement dangereux de navires hors d’usage contenant des substances polluantes sur les plages soumises aux marées d'Asie du Sud, l'auteure montre que la Suisse, en tant que siège important d'armateurs, disposerait des moyens juridiques nécessaires pour soumettre les armateurs établis sur son territoire à des dispositions pénales et environnementales allant au-delà du principe du pavillon.

Janina Rumpff
Janina Rumpff
Sarah Bürvenich
Sarah Bürvenich
Résumé

Le présent article examine les défis actuels de l’instruction des procédures pénales en matière d’environnement – en particulier en cas de pollution des eaux – du point de vue du Ministère public. À cet égard, il accorde une attention particulière à la collaboration de ce dernier avec d’autres institutions, telles que les autorités administratives, la police et les tribunaux. Les auteures mettent en lumière les avantages que présenterait l’institution d’un Ministère public spécialisé pour faire face à ces difficultés. À l’appui d’exemples tirés de la pratique quotidienne, elles illustrent les problématiques dégagées sur le plan abstrait et identifient d’éventuelles pistes de solution. (xf)

Stephan Sina
Stephan Sina
Résumé

En 2024, l’Union européenne a adopté une révision de sa directive relative à la lutte contre la criminalité environnementale, qui devait être transposée jusqu'au 21 mai 2026 et comporte des prescriptions concernant les infractions, les sanctions et l’amélioration de la poursuite pénale. L’auteur présente un aperçu des dispositions essentielles, en mettant l’accent sur les infractions en matière de protection des eaux. À la lumière de la transposition prévue en Allemagne, il examine dans quelle mesure la directive renforce la répression de l’« aqua-criminalité ». Cette question revêt également un intérêt pour la Suisse, dans la mesure où la Convention du Conseil de l’Europe sur la protection de l’environnement par le droit pénal, adoptée en 2025, s’inspire de cette directive. (xf)

Anne-Christine Favre
Anne-Christine Favre
Résumé

Les principes de diligence et de maintien de la pureté des eaux sont au cœur de la législation sur la protection des eaux en droit suisse ; en droit pénal, la jurisprudence se réfère le plus souvent à la notion de « risque concret » pour les infractions visées aux art. 70 al. 1 let. a et b LEaux. Notre analyse montrera que la notion de pollution est complexe et qu’une approche pragmatique peut être nécessaire tant en droit administratif qu’en droit pénal. Cela étant, nous examinons les pistes d’harmonisation ou de réforme, en intégrant notamment les principes liés à l’économie circulaire pour une approche plus globale des activités sources de pollutions.

Marianne Feller Herzig
Résumé

L'auteure expose quels apports les services d'intervention et les autorités de poursuite pénale du canton de Saint-Gall fournissent à la gestion et au traitement des infractions en matière de protection des eaux. Après une présentation des autorités généralement impliquées lors des événements entraînant des atteintes à l’environnement, elle illustre, à l’aide d’exemples tirés de la pratique, la manière dont les services d’intervention, les autorités administratives et le Ministère public interviennent et coopèrent dans la prise en charge de ces situations, notamment en ce qui concerne l’élucidation et la répression des infractions à la législation sur la protection des eaux. (xf)

Gaëtan Blaser-Suarez
Gaëtan Blaser-Suarez
Léo Charveys
Résumé

La gestion des infractions environnementales liées à l’eau, en particulier des pollutions ponctuelles des eaux, connaît une évolution normative et institutionnelle significative dans le canton de Genève. Dans cette contribution, l’office cantonal de l’eau du département du territoire présente les instruments juridiques dont il dispose ainsi que les mécanismes de coordination développés, notamment avec les autorités de poursuite pénale. L’analyse met également en lumière les perspectives d’évolution et les défis auxquels est confrontée la « police de l’eau » dans un canton particulièrement exposé à l’ « aqua-criminalité ».

Nadine Affolter
Jan Boltshauser
Anna Knobel
Résumé

Pollution des eaux, élimination illégale de déchets, infractions aux dispositions sur la protection de l’environnement : en Suisse, la criminalité environnementale demeure sous-estimée. Si l’exécution du droit pénal de l’environnement incombe en premier lieu aux cantons, La Confédération assume toutefois un rôle de plus en plus actif dans la lutte contre la criminalité environnementale. La présente contribution examine les rôles de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) et du Groupe de coordination contre la criminalité environnementale (KUK) ainsi que les principaux défis auxquels ces acteurs sont confrontés, en particulier dans le domaine de l’« aqua-criminalité ». Une attention particulière est vouée au nouveau droit de recours de l’OFEV prévu par l’art. 381a CPP et la Stratégie 2030 de lutte contre la criminalité environnementale. (xf)

Cour européenne des Droits de l'Homme
Jurius
Résumé

CEDH – L’affaire B.M. c. Suisse (requête no 50227/21) concerne le rejet de la demande de libération conditionnelle du requérant pédophile, interné en prison depuis 2005 à la suite de sa condamnation pour des agressions sexuelles sur mineurs ainsi que la non-tenue d’une audience par le tribunal administratif.

Chroniques du Tribunal fédéral
Jurius
Résumé

TF – Le Tribunal fédéral rejette les recours concernant les sanctions prononcées par la Commission de la concurrence (COMCO) pour accords illicites en matière de concurrence en Basse-Engadine. (Arrêts 2C_40/2024, 2C_70/2024 et 2C_41/2024)

Chroniques du Tribunal administratif fédéral
Jurius
Résumé

TAF – Le licenciement d’un chargé de cours du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports n’était pas abusif. Le Tribunal administratif fédéral accorde à l’intéressé des indemnités en raison de l’absence d’avertissement préalable et de la longue durée de la relation de travail. (Arrêt A-2817/2024)

Communiqués de presse
Jurius
Résumé

En tant qu’État associé à Schengen et Dublin, la Suisse reprend certains règlements qui relèvent du nouveau pacte européen sur la migration et l’asile. Cette reprise rend nécessaire l’adaptation de diverses lois, mais aussi de toute une série d’ordonnances fédérales. Lors de sa séance du 20 mai 2026, le Conseil fédéral a adopté les révisions partielles des ordonnances concernées et fixé leur entrée en vigueur au 12 juin 2026, en même temps que les modifications de lois décidées par le Parlement.

Jurius
Résumé

Le 20 mai 2026, le Conseil fédéral a approuvé le message relatif à la modification de la loi sur les cartels et de la loi sur le Tribunal administratif fédéral. Les adaptations institutionnelles et procédurales proposées, qui concernent la Commission de la concurrence et le Tribunal administratif fédéral, ont pour but d’améliorer l’application du droit des cartels et d’améliorer l’acceptation des procédures.

Législation
Jurius
Résumé

La présente compilation recense les lois et arrêtés fédéraux, les ordonnances du Conseil fédéral et des départements ainsi que des articles isolés entrés en vigueur en février 2026. Les différentes lois et modifications peuvent être directement consultées par les liens internet.